Quand Apple TV+ en met plein la vue aux aveugles

Savais-tu qu’Apple TV+ faisait figure de leader dans au moins un domaine?

S’il est de notoriété publique qu’Apple progresse en queue de classement des nombreux services de streaming, Apple TV+ a bénéficié dès son lancement de la vision avant-gardiste de la firme à la pomme en matière d’accessibilité.

L’audiodescription est considérée comme une fonctionnalité annexe pour certains ou comme une statistique bonne à alimenter le « handicap washing », mais elle est pour d’autres un facteur important dans l’appréciation d’un programme. Pour ceux qui n’ont pas eu la curiosité de lancer la fonction sur leur téléviseur ou sur un autre écran, il s’agit d’un service de description écrit et enregistré par des professionnels, dont la piste audio est synchronisée avec celle du programme concerné.

Le but est de saisir l’opportunité des blancs, silences et bruits négligeables pour donner des informations visuelles nécessaires à la compréhension d’un programme par un public mal ou non voyant. De façon générale en France, le procédé couvre un large panel audiovisuel, de la télévision au cinéma, en passant par le spectacle vivant, comme le théâtre ou l’opéra.

Historiquement promue et opérée par des associations spécialisées, l’audiodescription s’est largement propagée dans les médias et supports traditionnels depuis les années 2010. Il est devenu de moins en moins rare de voir apparaitre une piste estampillée « AD » dans les choix de langues d’un DVD ou de se voir proposer un boitier récepteur de la piste concernée dans son cinéma de quartier.

Des débuts à la gonflette pour Netflix

Ce public a tout naturellement porté un œil attentif au marché florissant des services de streaming, dont Netflix a été la tête de pont. D’abord plutôt muet sur la question, le service a rapidement axé sa communication autour de la quantité de séries audiodécrites, se voulant prolifique et un exemple à suivre. Cette communication coïncidait en 2015 avec l’arrivée sur Netflix du plus célèbre des concernés dans l’esprit populaire: Daredevil.

Seulement, l’audiodescription de la série n’était pas sans lacune. Comme une écrasante majorité de programmes, dont le justicier aveugle de Hell’s Kitchen, l’audiodescription n’était disponible que dans la version originale en langue anglaise. Exit la VF de Dubbing Brothers, et donc la pleine compréhension du programme par les non-anglophones.

Netflix tient la liste des programmes disponibles en audiodescription en français. Tu peux y accéder depuis la liste des catégories.

À la suite des critiques, Netflix a eu à coeur de mettre en avant les rares programmes décrits en VF disponibles dans son catalogue, une liste autrement plus courte puisqu’elle ne comptait que les séries françaises originales telles que Marseille. Quoi qu’il en soit, la volonté était présente et l’exemple a servi à d’autres.

Apple TV+ : mieux vaut être meilleur que premier

Lancée en grande pompe le premier novembre 2019, Apple TV+ a fait figure d’ovni dans un marché qui approchait tout juste la décennie d’existence. Comme on pouvait l’espérer dans les cercles concernés, Apple a fait du Apple sur tous les plans. Dans la droite ligne des valeurs véhiculées par des programmes originaux aux thèmes actuels, l’inclusion a été prise en compte jusque dans les fonctionnalités. De la même manière qu’un utilisateur aveugle peut dompter un iPhone, Mac ou tout autre appareil par un simple raccourci d’accessibilité, chacun était en mesure d’apprécier les séries, ouvrant la voie à l’offre autrement plus alléchante trois années plus tard.

Apple TV+ a en effet été le premier service vidéo à proposer autant de pistes en audiodescription qu’il existe de langues disponibles pour les programmes. La norme chez Apple est de s’intéresser à tous leurs clients potentiels et le constructeur met les moyens pour y parvenir.

Cela a été à mes yeux une vraie révolution que d’avoir le plaisir de retrouver quelques professionnels du milieu bien connus poser leurs voix aux côtés d’icônes vocales tels que Bernard Gabay, Jean-Pierre Michaël ou Nicolas Marié, pour fournir une liste aussi partiale qu’incomplète. La voie m’a donc été ouverte pour dévorer les intrigues de The Morning Show, For All Mankind, Severance, Foundation ou Invasion, apprécier Tom Hanks dans USS Greyhound ou briser quelques codes en n’accrochant que de loin à l’intrigue de See, vous savez, le truc avec les aveugles…

Sur Apple TV+, toutes les langues ont leur version en audiodescription

Depuis ce lancement, Netflix a poursuivi ses efforts pour gonfler les stocks et maintenir une bonne accessibilité dans ses apps, allant jusqu’à tenir une respectable comparaison avec Apple TV+, ce qui est louable pour une application tierce. Les choses se gâtent en revanche chez Amazon Prime qui se contente en grande majorité de l’audiodescription en VO, lorsqu’elle est présente.

La vraie incompréhension est pour Disney+, pourtant née plus récemment et issue d’une marque historiquement proche des questions d’accessibilité. En grand passionné de Star Wars, Marvel et de classiques Disney, j’ai caressé l’espoir de bénéficier d’audiodescriptions francophones sur les titres concernés, sachant d’une part qu’elles existaient pour les avoir découvertes au cinéma, mais aussi et surtout qu’on pourrait considérer comme allant de soi que le groupe s’assure de leur disponibilité au plus grand nombre. Hélas peu au fait de ces questions, le service client m’invite à profiter des programmes en langue anglaise ou à acheter les titres concernés sur iTunes, où ils sont effectivement décrits en VF. (Ça va, tu suis toujours?)

On m’a toutefois assuré que le groupe travaillait sur le sujet pour que quelques productions originales bénéficient de l’audiodescription un jour. Un comble, lorsqu’on sait que le travail a été financé et réalisé, et que le problème réside dans la traçabilité du produit final. Faut-il rappeler à ces mastodontes la directive européenne 2007/65/CE de 2007 qui précise que « le droit des personnes handicapées et des personnes âgées à participer et à s’intégrer à la vie sociale et culturelle de la communauté est indissociable de la fourniture de services de médias audiovisuels accessibles », ce qui inclut l’audiodescription et l’élaboration de menus de navigation accessibles et utilisables par les moyens de compensation du handicap ? Depuis 2020, la réalisation de l’audiodescription (et du sous-titrage) est d’ailleurs obligatoire pour la délivrance de l’agrément des films français.

La catastrophe Salto

Bien des espoirs ont été douchés à la sortie de Salto, le service commun des groupes TF1, M6 et France TV, tous trois investis dans la diffusion de l’audiodescription. Il m’aura suffi de quelques secondes pour constater qu’aucune des versions de l’application n’est accessible à un lecteur d’écran, y compris VoiceOver. Autrement dit, aucun soin n’a été apporté à cette question lors du développement de cette application, ou faudrait-il dire de son portage depuis son jumeau maléfique 6play qui souffre des mêmes carences depuis des années.

Difficile alors de donner un point de vue sur l’audiodescription de la plateforme, qui ne ferait finalement aucun sens sans possibilité réelle d’y accéder. Il pourrait être amusant de se dire que le salut des laissés pour compte peut se trouver dans l’accord récemment passé avec Amazon Prime…

Source: Les explications de Salim Ejnaïni, un nouveau contributeur sur iGeneration